Pour la première exposition d’envergure de cet artiste, le MAMC+ rassemble une soixantaine de dessins réalisés à partir de photographies d’archives, empreintes d’une mémoire collective sensible. Les sujets d’Éric Manigaud sont des épisodes historiques plus ou moins identifiés du XXe siècle : images de la Grande Guerre, portraits au cœur d’une unité psychiatrique ou de blessés d’Hiroshima, scènes de crime de la police judiciaire ou manifestations algériennes d’octobre 1961 à Paris...

Une première salle dévoile partiellement les archives originales à partir desquelles sont effectués les dessins. Plaques photographiques, planches médicales et magazines figurent parmi la multiplicité des supports que l’artiste découvre lors de ses recherches. Les archives documentaires voisinent avec des dessins de matières, tout autant prémonitoires. Eau, terre, racines, en vue rapprochée, emmènent le visiteur dans un voyage au cœur de l’organique, invitant à se perdre dans les gris ouatés, la brillance du graphite, la texture du papier, le tout se confondant avec la matière représentée.

Dans la salle suivante surgit l’histoire du siècle dernier, faite d’anonymes. Un couple assassiné à Colombes, des femmes japonaises aux dos brûlés, des corps à terre ou les mains sur la tête, des espaces laissés vides après le drame. En reproduisant des documents photographiques aux formats agrandis, Éric Manigaud porte à l’échelle humaine des scènes difficiles à regarder, presque insoutenables. Ces images, souvent censurées ou confidentielles en leur temps, sont ici offertes dans une confrontation physique, peut-être en vue d’une acceptation.

Pour Éric Manigaud, le passage du document au dessin se fait dans l’antre noire de l’atelier, armé d’une gamme de crayons gras et de poudre graphite, effectuant des micro-hachures centimètre carré par centimètre carré grâce à la projection de l’image agrandie sur le papier. Cette pratique "neutralise" la charge de l’image et offre un regard distancié sur les traumas du passé.

La fin de l’exposition propose une issue dans l’au-delà, loin d’une histoire de l’image souvent contrôlée par le pouvoir. La série Madge Donohoe, du nom d’une médium australienne, est réalisée à partir des "scotographies" que celle-ci produisait dans les années 1930 en pressant son visage contre une plaque photographique, entrant ainsi en contact avec des opérateurs invisibles. Les dessins d’Éric Manigaud dégagent tout à coup une force libératrice, puisée dans un autre registre, celui de l’inconnu.

Les figures aperçues dans les salles précédentes, gueules cassées, regards prisonniers de la folie ou visages terrifiés par l’arrestation policière, passent alors du statut de fantômes à celui de vaincus, laissant un amer sentiment mélancolique.